Nouvelle : 50

Adolescent, l’an 2000 m’apparaissait comme une limite, au sens mathématique du terme, qui fait que l’on peut se rapprocher d’un bord sans jamais l’atteindre. Quand on est jeune, le temps et l’espace sont infinis et l’avenir est incertain.  Combler nos incertitudes, c’est ce qui nous fait avancer dans l’âge. Puis quand on a fait du chemin, un bon morceau de chemin, on réalise que le temps et l’espace se sont réduits et que l’avenir devient certain.

J’ai fait du chemin. J’ai 50 ans et du haut de mon demi-siècle, moi qui n’ai jamais fait qu’aller de l’avant, j’éprouve le besoin de me retourner pour regarder la courbe dessinée depuis mon origine. Or la mémoire est sélective, elle range les choses à son affaire, comme elle l’entend. Le souvenir apparaît parfois comme une géographie aux contours flous, chargé de synesthésies, comme dans le poème de Rimbaud « Les Voyelles ».

La mémoire cotonneuse de mon enfance est celle d’une Afrique odorante, lumineuse et charnue. Il y a le parfum entêtant de térébenthine des mangues trop mures qui s’éclatent sur le toit de la voiture, une AMI 6, dans laquelle mon frère David et moi attendons mon père. Mon père, au corps de viking et à l’âme fermée, les yeux bleus perdus dans des songes inaccessibles, voyageur perpétuel fuyant nostalgique la réalité du monde.

Il y a la lumière sucrée de l’Afrique qui donne à mon frère et moi un parfum d’éternité lorsque nous observons tous les deux l’un contre l’autre le crépuscule annonciateur de violences animales et de bruits effrayants. Regarder le soleil africain vous donne à jamais le goût de l’immortalité.

Il y a dans le Nord de la France, à Hem, la maison de mon grand-père adoptif, Jules Dereux, que nous appelons Deudeu. C’est une maison aux mille dédales, avec un jardin d’Alice Aux Merveilles dans lequel David et moi construisons des cabanes et des pièges dans lequel Deudeu fait semblant de tomber pour nous montrer à quel point il nous aime. C’est une maison qui sent le rôti et les haricots, la gaufre chaude et le parfum de ma grand-mère. A l’étage il y a une bibliothèque dont l’odeur des livres anciens me donne envie de téter les mots jusqu’à m’en rendre ivre.

Il y a le Nord, Calais, Dunkerque, le gris et le rouge, la fureur de la mer du Nord et l’odeur des frites et du picalili que nous mangeons dans la voiture en regardant les vagues nous menacer.

Il y a la chaleur, les lècheries et les ronrons des animaux qui n’ont jamais cessé de m’entourer, de m’apaiser, sans compromis, en connexion direct avec ce que je suis et non ce que je prétends être. Les Callipyge, les Guinza, les Ticodro, les Geosephine, les Bubus, les Noisette, les Timinou qui épongent tant de vague à l’âme et sèchent mes larmes.

Il y a la Drôme, où le parfum de la lavande et la chaleur du soleil ne peuvent me consoler de l’affaissement de ce qui est déjà une farce affective, c’est-à-dire le désamour de mes deux parents.

Il y a la Nouvelle Calédonie, violente, brutale, paradoxale où le ciel noir chargé d’éclairs déclare son amour au lagon, où les dinosaures se frottent aux fougères arborescences, où les pins colonnaires insolents toisent les plages infinies.

Il y a le Portugal, royaume déchu au bout de l’Europe, où la saudade vous envahit avec son gout de grandeur passée, d’invitation au voyage et de fierté triste.

Il y a le bonheur d’une famille reconstruite, soudée d’un alliage encore plus puissant que le lien du sang, celui de l’amour.

 

Quand on avance dans ce paysage brouillardeux, en tâtonnant avec les mains parce qu’aveuglé par l’imprécision, on tombe parfois sur un relief, un arbre ou un rocher, plantés là comme des totems. Ce sont des souvenirs précis, gravé à jamais dans mes neurones par leur charge émotionnelle.

Il y a « la princesse et le croque mort », de Brassens, que mon père et moi chantons à capella dans la voiture qui remonte les rives de l’Oubangui Chari. Je ne comprends rien aux paroles, et curieusement le schéma se reproduit plusieurs années plus tard, au Portugal, dans la voiture également, quand Flore ma fille entonne avec moi Slim Shady d’Eminem, sans comprendre évidemment et heureusement les paroles.

Il y a la piscine de Bangui en Centrafrique, où mon frère alors âgé d’à peine 18 mois qui sait à peine marcher se jette à l’eau. Il reste au fond souriant à d’improbables sirènes, refusant de remonter lorsqu’on vient le rechercher. Finalement on le repêche rouge comme un coq, on l’essuie, on le met à sécher et dès qu’on le lâche il replonge. Il faut l’attacher, lui mettre un harnais sur lequel il tire comme un sourd de tout son poids en direction de l’eau.

Il y a les insectes énormes, préhistoriques, qui vrombissent comme des avions autour de la lumière de jardin allumée au bout du chemin qui mène à la maison. Les africains sont assis en cercle autour de la lampe et ils prélèvent les coléoptères qui se sont posés sur l’ampoule. Ils les portent à leur bouche et les mangent.

Il y a la cassette de Cure, l’album « Seventeen seconds » qui entre pour la première fois entre mes oreilles pour ne jamais en ressortir, produisant l’étincelle de la rébellion, du spleen et de l’idéal.

Il y a la couverture refermée du « Voyage au bout de la nuit ». Je suis abasourdi, haletant, transporté. Plus jamais la littérature ne sera la même. Céline m’a embarqué dans un monde duquel je ne veux plus descendre.

Il y a les Enfants du Rock, que je regarde en cachette, fenêtre ouverte sur un monde incroyablement nouveau, incroyablement fort, incroyablement inspirant pour le petit provincial que je suis et qui pense que son horizon s’arrête avec la frontière dessinée par les monts Ardéchois.

Il y a le parc de la tête d’Or, où je cours avec un ami, entre deux colles de Prépa et où nous sommes doublés d’abord par un homme nu, puis par tout un escadron de policiers qui poursuit l’exhibitionniste.

Il y a ce courant tellurique qui me transperce et qui m’ordonne de me mettre impérativement à écrire. C’est le souvenir précis d’une immense charge qui ne peut se vider qu’au fil des mots et des lignes, à l’instar d’une clepsydre. L’apaisement et la grâce ne viennent qu’à la fin, une fois que l’histoire est là, accouchée sur le papier, vivante et moi vidé.

Il y a la minuscule main de Flore qui vient de naître, posée dans la mienne.

Il y a ce sentiment de déjà vu lorsque je croise pour la première fois le regard de Carole, celle qui devient ma femme parce qu’elle l’a déjà été dans une vie antérieure et que nos desseins sont écrits depuis bien longtemps.

Il y a la terrasse de l’Eglise Saint Vincent à Lisbonne où Carole m’apprend à voir loin et large en ces temps troublés : « si tu fermes les yeux, est que tu nous vois ensemble, alors tout est clair, et tu n’as plus à douter ou à avoir peur »

Il y a gravé à jamais le paysage ambiant, l’heure, la vue du tableau de bord de ma voiture, lorsque j’apprends que les deux tours viennent de s’effondrer, que l’humanité est de nouveau en guerre et que les croisades reprennent.

Il y a mes chats morts dans mes bras, les pupilles dilatées sur mon cliché afin de ne pas m’oublier et courir vers moi lorsqu’à mon tour je monterai là-haut.

Il y a le gout amer du jus de pamplemousse que je partage à la buvette de l’hôpital avec mon père, assis muet face à moi et cadenassé dans son cancer.

Il y a quelques jours plus tard la chaleur de mon père au travers de l’urne encore chaude posée sur mes genoux alors que nous sommes en route vers sa dernière demeure.

Il y a la toute petite voix émue de Carole qui dit « oui » au Maire.

Il y a le fenêtre internet qui s’ouvre et où j’apprends que Flore a réussi ses concours et où la joie coule à flot au plus profond de moi car au-delà de la victoire je sais qu’elle vient de tuer son premier dragon, d’exorciser son premier monstre et je suis fier d’elle.

Il y a la remise des diplômes de Laura mon autre fille, symbolique coutumière du passage définitif dans le monde adulte. Il y a Carole qui me sert la main très fort, envahie par l’émotion.

 

 

Alors ces joies et ces peines qui nous traversent sont des filtres, qui parfois s’encrassent et s’installent comme des chiens noirs.

Nous sommes des passeurs, des griots, et le seul bagage que je veux transmettre, à ma femme, à mes filles, à mes amis est celui de l’Amour. Tout le reste n’est qu’un passager clandestin que l’on doit laisser sur le bord de la route et regarder s’éloigner dans le rétroviseur.