Nouvelle : D’un rire, l’autre.

Les mains rivées aux barreaux de la grille, il lèche soigneusement le métal. De copeaux de rouille se détachent sous la pression de la langue. Il recule son visage et regarde le morceau planer jusqu’au sol. De toute sa force, il passe sa tête de gargouille entre les barreaux. Les yeux globuleux, la peau rouge, la bouche dilatée, il souffle jusqu’à ce que le copeau touche le macadam. Puis il reprend sa lècherie. Au bout d’un moment, il se lasse, saisit deux barreaux et se balance d’avant en arrière. D’habitude, il grogne sur les gosses qui rentrent de l’école dans cette banlieue sans nom. Les gamins traversent la route pour ne pas passer devant la grande maison noire.  Il les poursuit en gueulant le long du mur d’enceinte. Mais aujourd’hui avec cette chaleur, pas d’enfant, pas de passant, rien. Il se sent triste, avec une douleur aiguë dans la poitrine.

De sa démarche irrégulière, il va vers la maison. De larges oreilles décollées fleurissent un crâne bombé. Il passe une main plate et énorme sur une tignasse hirsute. Son bras se balance le long d’un thorax trop court.

Arrivé sur le perron, il s’assied sur les marches et bave plus que de coutume. Il pense à un doux visage de femme, chaud et parfumé. Il pense à ces corps féminins qu’il voit à la télévision. Il pense à celles, en chair et en odeur, qui passent devant la maison. Pour elles, il cesse de lécher la grille. Il se recule d’un pas ou deux et reste transi à les regarder filer au bout de la rue. Il se rappelle celle qui est passée, il y a longtemps, un jour. Elle tenait par la main un sale mioche, geignard comme ces chiens à qui il lance des pierres en gueulant. La femme l’a regardé un long moment, suspendue dans sa marche. Puis elle s’est mise à courir en tirant le marmot derrière elle. Alors il a hurlé, la gorge déployée vers le ciel.

Le soleil devient moins fort, la fraîcheur arrive. Il se dirige vers le fond du jardin où est attaché le vieux chien. L’odeur devient insupportable, les mouches bourdonnent en vrille. Il appelle: « KAANI… ». Dans la lumière qui décline, on aperçoit une niche en bois. « KAANI… ». Il se baisse et cherche une pierre pointue. De toute sa force et avec un « Hoc! », il la lance vers la niche. Le caillou pénètre avec force et renvoie un son mat. Rien ne se passe. Alors il cherche un chat. D’habitude, à cette heure, ils sont nombreux à venir en file sur la crête du mur. De temps à autre, il réussit par surprise à attraper un félin. « Ale bête, ale bête ». Il secoue l’animal par le cou jusqu’à ce que ses vertèbres craquent. Le corps se détend et ce n’est bientôt plus qu’une masse molle d’où s’enfuient des puces. Puis il jette le corps du chat dans la haie de fusains, vers le fond du jardin. Mais ce soir il n’y a pas de chat, pas de chien, il n’y a rien.

Déçu, il rentre dans la maison. Sur le sol traînent des sacs en plastique, des boites de conserves et des paquets vides. Il se dirige vers la cuisine, ouvre le frigo. Les rayons sont vides. De colère, il les arrache et les jette au loin. Il ouvre les placards, et balaye du revers de la main leur contenu. Les poêles, casseroles, condiments valsent sur le sol. Un petit pot vomit une poudre rouge qu’il piétine de rage. Avec sa langue, à même le carrelage, il lèche la poudre. Il éternue, se relève.

Il pousse un par un les boutons de la télévision. Puis il écrase tous les boutons à la fois, frappe de la paume sur le haut de la télévision, crache et cogne sur l’écran. Mais le poste ne s’allume pas. De son crâne ovale, il percute le tube cathodique, frappe et refrappe jusqu’à ce que le verre se fendille. Le sang coule de son crâne, glisse sur l’arête du nez, s’écrase sur le carrelage en faisant des petites étoiles.

Il va dans la chambre. Sur le lit, un vieillard repose. Il est craquelé et jaune comme un vieux journal. Il a les yeux grands ouverts et c’est comme s’ils étaient recouverts de gelée. Dans sa main droite crispée, il y a une vieille photo, de ces photos de l’ancien temps où l’on se faisait beau, où le photographe disait « attention au petit oiseau ». Sur la photo, on peut reconnaître le vieillard, il y a quarante ou cent ans de cela. Il est habillé en noir et il serre contre lui une jolie femme en blanc.

L’enfant s’allonge sur le lit, à coté du père. La photo tombe au sol. Le débile fixe le plafond craquelé. Des larmes froides lui montent du fond du corps. Il se racle la gorge puis il rit, doucement, de plus en plus fort. C’est comme la pluie qui tombe sur une verrière et dont on entend l’écho avant de s’endormir.

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