Nouvelle : Céleste

« C’est sûr. Là haut, avec la force de la nature et la beauté des paysages, j’aurai la force de le lui dire. »

Assis sur le bord du lit, il la contemple sous la douche. Il l’aime. Depuis tout le temps, il l’aime. Avant cette existence même, il l’aime. Il y croit dur comme fer. Ils se sont déjà rencontrés dans une vie antérieure. Leur amour, ou plutôt l’amour qu’il lui porte, a dépassé les siècles. Il vient des profondeurs et a été dicté par les astres. C’est pour cela que là haut, tout au Nord, sous la voute des aurores boréales, il trouvera la force de lui parler. L’énergie du ciel et la puissance tellurique l’aideront à trouver les mots justes.

« Car je dois dépasser cela. Notre amour est plus fort que cette… bêtise ! Cet accident ! »

C’est par hasard qu’il tombe sur le texto. Bêtement. Le téléphone est posé sur la table de l’entrée. Il passe devant, et puis ça vibre. Alors, machinalement, il lit le message qui apparaissait sur l’écran. Les jambes lui manquent. Une boule douloureuse envahit son estomac. Il court dans le jardin pour se réfugier et il pleure comme un gamin.

Il mène l’enquête. Il sait tout mais ne dit rien. A personne. Un banal adultère. Elle rejoint son amant le midi, dans un hôtel à 40€ au bord du périphérique. Il les observe se donner la main. Posté sous une porte cochère, il imagine leurs ébats. Sa poitrine se comprime sous la douleur. Il sanglote.

Il aurait pu faire une scène, hurler sa colère et vomir sa jalousie. Mais il a choisi de ne rien dire. Il a peur qu’elle parte. Elle n’exprime rien, le soir quand elle rentre. Elle l’embrasse mécaniquement sur le front, et ce baiser routinier balaye en lui toute sa peine. Il a dû rêver. Il a rêvé. Rien n’est arrivé.

Mais plus tard, il trouve d’autres messages instantanés. Des messages bien réels, dégoûtants de réalité sordide et de mots crus. Peut-être tout alors que tout cela est de sa faute. Qu’il ne la satisfait plus. Que leur amour a été rayé et jauni par le quotidien.

Quand l’avion décolle pour Bodø, il lui serre très fort la main. Comme à son habitude, elle lui sourit mais ne dit rien. « Je t’aime, tu sais ». Elle reste silencieuse, avec ce sourire énigmatique qu’il aime tant.

Il tourne et retourne dans sa tête comment aborder le sujet. Il doit trouver l’énergie pour le faire. Lui dire qu’il sait mais qu’il lui pardonne. Parce qu’il l’aime. Parce qu’il l’a connue dans une vie antérieure. Parce qu’ils vont arranger cela.

Il a loué un gîte sur une butte, au milieu de la forêt de Bodømarka. Le gardien les attend à l’aéroport. Il les conduit en prenant un chemin cabossé. C’est début Octobre et la lumière du jour peine déjà. Le refuge est très confortable. La vue à 360 degrés est exceptionnelle. Il y a même une cheminée avec une provision de bois. Une bouteille de vin est offerte sur la table. Il l’ouvre, sert deux verres. Ils trinquent et il voit qu’elle ne le regarde pas dans les yeux. Son courage s’effondre. Les mots qu’il avait préparés s’écroulent comme un château de cartes. Il pose son verre et l’enlace. « Demain. Demain je lui parlerai »

Il lui saisit la main et l’entraîne sur la terrasse. Ils sont seuls au monde. Il n’y a personne à des kilomètres à la ronde. La nuit est là, gloutonne. Elle avale tout.

« Tu n’as pas peur ? » Elle fait mine que « non » et elle pose sa tête sur son épaule.

« Tu es heureuse ? Je veux dire : avec moi ? » Il se dit qu’il n’aurait pas dû poser cette question. « Demain. Demain, je lui parlerai. ». Elle se contente de lui sourire et de poser un baiser sur sa joue.

« Là ! Regarde ! ». La voute étoilée se met en place. La luminosité est parfaite. L’air est pur. L’odeur des résineux est entêtante. Les arbres bruissent dans l’obscurité. En contrebas, un fjord vient se lover dans la terre et les éléments ne font qu’un.

Ils rentrent dans le chalet. Il allume un feu puis, comme à son habitude, il l’observe se laver. Il ne pense pas à l’Autre. Cet instant est pour lui. Pour eux. Il regarde sa femme et la trouve très belle. Pas un instant, il n’imagine la perdre. La perdre serait comme lui ôter la vue, l’odorat, le sens des choses et de la vie.

Le voyage les a fatigués. Il déballe les courses et prépare un repas simple mais avec cette touche d’originalité qu’elle aime tant. Ils mangent et elle lui sourit. Il pose son verre et effleure son cou, promène sa main sur son visage. « Tu sais, sans toi, je ne suis rien. » lui dit-il. Elle baisse les yeux et une larme coule sur sa joue. « Allez viens. On va se coucher. Il faut se lever tôt pour observer l’aurore boréale. »

Allongés dans le lit, il lui tient la main tandis qu’elle s’endort. Ils forment un vieux couple et le plaisir charnel n’occupe plus la même importance pour lui. Pour elle si, s’avoue-t-il. Il se dit que peut-être il pourra se satisfaire de cette situation. Partager le corps mais garder l’âme. Mais quelle partie de l’âme possède-t-on vraiment quand le désir n’y est plus inscrit ?

Il réfléchit à ce qu’il lui dira demain. Il pèse les souvenirs, taille les mots.

Oui, certes ils n’ont pas eu d’enfant. Ce n’était jamais le bon moment, à cause du travail. Et puis son instinct lui indiquait qu’il ne pourrait pas voir sa femme en mère, la partager, même avec le fruit de l’union de leur chair.

Oui, certes il y a cette complexité apparente de communication. Mais le handicap, la complète surdité de sa femme, n’a jamais été un problème. Elle lit sur les lèvres, et avec l’habitude, en posant sa tête sur son thorax, le soir quand ils sont couchés, elle comprend les histoires qu’il lui raconte au travers des vibrations émises par sa poitrine. Mais combien pèsent l’absence d’enfants et la surdité, face à cet amour qui a traversé les âges, d’une vie à l’autre.

Il sombre dans une douce torpeur. La cabane est un cocon, personne ne viendra les déranger ici dans la forêt norvégienne. Ils sont seuls au monde.

Ils sont réveillés par une sourde et intense déflagration. Lui a entendu le bruit de trompette bouchée. Comme si un monstre avait croqué l’espace d’un coup de mâchoires.  Elle a senti les vibrations, intenses, qui se sont répandues dans le chalet comme sur la peau d’un tambour. Par la fenêtre, la lumière est verte et orangée. Le ciel crépite comme un arbre de Noël.

« Viens ! » Il la tire par la main. Ils s’enrobent dans la couette et sortent.

Un silence marmoréen a succédé à l’explosion. On n’entend rien. Le silence est incroyablement intense. Le ciel est maintenant embrasé de partout. Il regarde sa montre. 3h du matin. Impossible que cela soit déjà la manifestation de l’aurore boréale.

D’ailleurs, autour d’eux, rien ne ressemble à ce qu’il a déjà vu. Car la lumière est maintenant phosphorescente. Et ce silence…

Puis lentement un bruit va crescendo. Comme un crépitement. Elle sent cette vibration montante. Du menton, elle lui indique la direction. En face. Ça vient de la clairière. Elle lui lâche la main et descend dans l’herbe. Elle veut aller vers ce bruit, qui s’amplifie, devient un grondement, une cavalcade. Il hurle : « Non, n’y va pas ! ».  Mais elle est déjà au milieu de la clairière et elle avance en tendant les mains en direction du bruit.

En surplomb, il voit la horde des premiers élans sortir du bois en trombe, les yeux étincelants, ivres de peur. Il crie de nouveau : « Reviens ! Reviens !». Il distingue très nettement les mâles aux longs bois la percuter, lui passer sur le corps. Et puis tout le troupeau suit, dans un brouhaha incroyable. Comme dans un film au ralenti, il voit son corps broyé par les pattes des animaux fous.

Il sent en lui une bête fauve remonter de ses entrailles. Il hurle comme un loup, la gorge déployée vers l’horizon. Le ciel se charge maintenant d’un manteau de suie. Une pluie de cendres, de plus en plus intense, s’abat sur la clairière.

Il descend les quelques marches.

« J’arrive».

Puis il s’accroupit sous la meute.

Il sent les premiers sabots lui broyer la nuque.

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